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vendredi 20 février 2009

Psychiatrie : la régression sécuritaire


amais un hôpital psychiatrique n’avait encore reçu un président de la République en ses murs : la visite de Nicolas Sarkozy, mardi 2 décembre, au centre hospitalier spécialisé d’Antony (Hauts-de-Seine) devait donc faire date. Elle restera effectivement dans les annales mais comme un point de rupture, un moment de fracture entre la communauté médicale et les pouvoirs publics. Annonçant la multiplication des moyens d’enfermement au sein des établissements et un durcissement des conditions de sortie des patients hospitalisés d’office, le chef de l’Etat a surpris et choqué les professionnels du soin : l’ensemble des organisations publiques représentatives des psychiatres a dénoncé "une approche exclusivement sécuritaire de la psychiatrie, qui apparaît comme une régression inacceptable".

Alors que la psychiatrie publique traverse une crise profonde - crise de moyens, d’identité et de valeurs -, le discours de M. Sarkozy paraît au mieux inadapté, au pire dangereux. Prononcé trois semaines après le meurtre, le 12 novembre, d’un jeune homme par un patient schizophrène échappé de l’hôpital psychiatrique de Grenoble, il tourne le dos à toute amélioration de la prise en charge sanitaire pour ne retenir que des solutions de type carcéral : création d’unités fermées avec vidéosurveillance, multiplication des chambres d’isolement, pose de bracelet GPS aux patients en promenade, sorties décidées par les préfets après avis d’un collège de trois professionnels du soin au lieu d’un seul aujourd’hui… On ne saurait mieux faire passer le message que tout patient hospitalisé sous contrainte est un individu dangereux dont la société doit se prémunir.

La réalité est tout autre. Les 600 000 personnes souffrant de schizophrénie sont bien moins meurtrières, en proportion, que les amants jaloux ou les délinquants notoires. En 2005, sur 51 411 mis en examen dans des affaires pénales (crime ou délit), 212 ont bénéficié d’un non-lieu pour irresponsabilité pour cause psychiatrique, soit 0,4 % de l’ensemble. Aucune étude n’a prouvé scientifiquement que les malades mentaux seraient plus dangereux que la population générale. Mais il est démontré qu’ils sont les premières victimes des faits de violence, à cause de la stigmatisation dont ils font l’objet : selon le rapport de la commission "Violence et santé mentale" de l’anthropologue Anne Lovell, publié en 2005, la prévalence des crimes violents envers les patients en psychiatrie est 11,8 fois plus importante que par rapport à l’ensemble de la population ; celle des vols sur personnes est 140 fois plus élevée.

Multiplier les mesures d’enfermement au sein des hôpitaux psychiatriques pour se prémunir contre la violence éventuelle de malades mentaux est de toute façon illusoire : en psychiatrie encore moins qu’ailleurs, le risque zéro ne peut exister. Sauf à vouloir éradiquer la maladie mentale, abomination que seul le régime nazi a tentée, aucun psychiatre ne peut certifier qu’un individu ayant fait preuve de dangerosité ne commettra pas un nouvel acte violent un jour. Au contraire, la prise de risque est consubstantielle à la psychiatrie, elle est la condition même du soin. Même sous la contrainte, le traitement ne peut s’envisager que dans une perspective d’amélioration du patient : ce qui implique, si son état le permet, qu’il puisse progressivement retourner dans la cité et que les mesures attentatoires à sa liberté soient levées.

Il est en effet possible de soigner les malades mentaux dignement et de tenter de les réinsérer dans la société, sans avoir recours à des mesures aveugles d’éviction. Depuis la révolution aliéniste impulsée par Philippe Pinel en 1792, qui a symboliquement libéré les malades mentaux de leurs chaînes, à l’hôpital Bicêtre, c’est tout le sens de la démarche psychiatrique, qui tente de concilier les impératifs de sécurité avec les nécessités de soin. Grâce à l’invention des neuroleptiques dans les années 1950, les psychiatres et leurs malades ont pu progressivement s’ouvrir à la cité, s’insérer dans le tissu social, changer progressivement le regard de la société sur la folie. Depuis la création du secteur dans les années 1960, la France s’est engagée dans un mouvement de déinstitutionnalisations, visant à fermer progressivement les grands asiles.

UNE VOLONTÉ AVEUGLE D’ÉCONOMIES

Une politique de création des structures d’enfermement dans les établissements viendrait contredire ce mouvement en reconstruisant les murs au sein de l’hôpital. A moins qu’elle ne vienne parachever un mouvement de casse de la psychiatrie que dénoncent depuis plusieurs années les professionnels du soin. Focaliser sur les questions de sécurité a en effet un grand mérite : cela permet de ne pas s’attarder sur la grave crise que traverse cette spécialité et qui mine les pratiques soignantes. Depuis dix ans, la psychiatrie s’enfonce ainsi dans la paupérisation, dans l’indifférence polie des pouvoirs publics.

La politique de fermeture des lits - 50 000 en vingt ans - justifiée au départ par un souci d’ouverture de l’hôpital à la cité a été poursuivie avec une volonté aveugle de faire des économies. La pénurie de personnel médical - environ un millier de postes sont vacants sur 4 500 psychiatres publics - et la perte de savoir-faire infirmier depuis la fin de leur formation spécifique en psychiatrie ont transformé les hôpitaux en lieux de passage, qui n’accueillent plus que les patients en crise.

A peine stabilisés, les patients sont poussés vers la sortie : beaucoup d’entre eux, notamment les schizophrènes qui se sont marginalisés de leur famille, échouent dans la rue, faute d
e places suffisantes dans des structures relais à l’hospitalisation. Ces laissés-pour-compte trouvent de plus en plus un refuge paradoxal en prison, où ils sont incarcérés après avoir commis des délits sur la voie publique. Selon une étude menée en 2004, un détenu sur quatre présenterait des troubles psychotiques. Inimaginable il y a encore quelques années, la trilogie hôpital psychiatrique-rue-prison s’est ainsi installée dans le paysage de la santé mentale.

Rien ne devrait atténuer ce sombre tableau dans les prochaines années. Au contraire, les préoccupations essentiellement sécuritaires de M. Sarkozy en matière de psychiatrie ne devraient qu’accentuer la tendance à la pénalisation de la folie. Tout se passe comme si l’on cherchait à dénier à la psychiatrie sa fonction soignante et à lui assigner un autre rôle, celui d’enfermer et de surveiller. Peu à peu, les frontières se brouillent entre l’hôpital et la prison : la prise en charge des malades mentaux, elle, reste hors sujet.

samedi 7 février 2009

Prévention du suicide: les associations demandent un "Grenelle de l'humain"

Pour faire face à la crise sanitaire et humaine "sans précédent" qui frappe notre pays, l'Union nationale pour la prévention du suicide (UNPS) a réclamé mercredi un "Grenelle de l'humain", à l'occasion des 13es journées nationales pour la prévention du suicide dont le thème est cette année "Précarité et suicide". Lire la suite l'article

"On nous balance des tonnes de plans sociaux, avec des milliers de licenciements, mais derrière ces chiffres, ce sont des hommes et des femmes qui vivent", s'est écrié Michel Debout, président de l'UNPS, lors d'une conférence de presse. "Dès l'annonce d'un plan social, un dispositif d'écoute et de soutien psychologique devrait être mis en place sous la responsabilité de l'employeur", a-t-il lancé. Que le salarié "puisse retrouver ses ressorts", qu'il "se sente entouré, qu'il sache qu'il n'est pas seul en cause, qu'il n'est pas coupable de ce qui lui arrive".

Cela fait plusieurs années que Michel Debout alerte les pouvoirs publics sur les risques de passage à l'acte suicidaire chez les personnes touchées par la précarité. Une étude présentée mercredi permet de le mesurer. L'étude a été menée par téléphone entre novembre et décembre auprès de 2.012 personnes représentatives de la population générale, et de 312 personnes en difficulté ayant recours au Secours populaire.

A en croire les résultats, dans la population générale, un adulte sur cinq apparaît en "souffrance psychique avérée", un pourcentage qui monte à 69% dans l'échantillon des personnes en demande d'aide. "Il y a une corrélation entre vulnérabilité sociale et souffrance psychique", insiste Michel Debout.

Par ailleurs, le score de souffrance psychique (de 0 à 6 et +, selon l'intensité de la souffrance) est très fortement corrélé au risque suicidaire. Parmi les personnes qui ont un score de souffrance psychique supérieur ou égal à 6, une sur deux a déjà pensé (même vaguement) au suicide, une sur trois l'a envisagé sérieusement, et 15% ont été hospitalisées à la suite d'une tentative. Des pourcentages qui descendent à 21%, 9% et 3% dans la population générale.

L'UNPS appelle toujours à la création d'un observatoire du suicide afin de mieux connaître les raisons d'un suicide. "On ne sait toujours pas à l'heure actuelle, et personne ne peut dire, qui était au chômage au moment de son suicide, par exemple", a déploré Michel Debout. "Nous ne pouvons pas rester les bras ballants. Nous avons besoin d'un plan sanitaire et de solidarité pour accompagner les gens. Le suicide n'est pas une fatalité".

Avec 10.423 décès par an en France (7.593 chez les hommes et 2.830 chez les femmes), le suicide est la première cause de mortalité chez les 35-44 ans et la deuxième cause chez les 15-24 ans.

L'UNPS et la compagnie d'assurances Macif Prévention renouvellent un opération originale: tout au long de la semaine, un espace itinérant "Envie de la vie" s'installera de 9h30 à 17h30 sur le campus universitaire de plusieurs villes de France, notamment à Nancy, Dijon, Brest, et Paris et le 10 février à Clermont-Ferrand dans un foyer de jeunes travailleurs. L'objectif de ces espaces ouverts au grand public est de montrer que le suicide ne doit pas être tabou. "Nous innovons, en allant vers ceux qui vont mal, avant d'attendre", a souligné Michel Debout. AP

Sur le Net:

http://www.infosuicide.org

mardi 3 février 2009

Un projet de loi au printemps pour réformer la psychiatrie


a ministre de la santé, Roselyne Bachelot, devrait présenter, au printemps, un projet de loi sur la psychiatrie qui comportera deux volets : la réforme de la loi de 1990 sur les hospitalisations sans consentement et une réorganisation territoriale de l'offre de soins en santé mentale.

La ministre pourrait s'inspirer du rapport que lui a remis, le 29 janvier, Edouard Couty, conseiller maître à la Cour des comptes et pour qui "une loi est nécessaire".


Outre le maintien du secteur psychiatrique comme base d'organisation territoriale, M. Couty préconise la création de Groupements locaux de coordination pour la santé mentale (GLC), dans lesquels seraient représentés des élus, des soignants, des travailleurs sociaux, des responsables du logement et de l'emploi.

Selon M. Couty, la loi devrait également intégrer les "différentes facettes" du parcours de soin des malades : "repérage et diagnostic précoce, accès aux soins rapide et adapté, suivi personnalisé et continu, réhabilitation sociale et prévention des risques".

mercredi 7 janvier 2009

Monsieur le Président, comment aider les psychiatres à faire leur métier

Après la visite de l'hôpital psychiatrique d'Antony par Nicolas Sarkozy mardi, Jean-Pierre Olié, professeur de psychiatrie, chef de service à l'hôpital Sainte-Anne, expert agréé par la Cour de cassation, livre des pistes de réflexion pour la réforme de l'hospitalisation d'office annoncée par le chef de l'État.

Le drame de Grenoble suscite légitimement émotion et interrogations : comment est-ce possible ? L'émotion est partagée par tous, y compris les soignants en psychiatrie et les malades. Pour autant, on ne saurait perdre raison jusqu'au plus haut niveau de l'État. Ce dramatique événement a valu une annonce de Nicolas Sarkozy : la loi sur l'hospitalisation psychiatrique, dite loi de 1990, doit être modifiée en profondeur. Cette loi prévoit, entre autres, qu'un malade mental criminel soit soigné dans un hôpital psychiatrique et qu'il ne puisse en sortir qu'après la demande motivée du psychiatre traitant, l'avis concordant de deux experts rédigeant chacun un rapport indépendant et un nouvel arrêté préfectoral décidant la levée de l'hospitalisation ou une sortie permissionnaire. Sans doute devrait-on élargir les missions et donc les moyens des commissions départementales d'hospitalisation, chargées de visiter les établissements psychiatriques à intervalles réguliers. Dans ces commissions siègent des psychiatres extérieurs à l'établissement visité, des usagers (familles de malades ou anciens malades), et des représentants de l'autorité judiciaire. Une déléguation d'élus devrait être proposée, ce qui leur donnerait la possibilité de comprendre la situation médicale et d'émettre un avis sur les conditions d'un retour du malade dans la société. Le psychiatre traitant proposant que l'hospitalisation sans consentement prenne fin pourrait ainsi discuter le cas avant de transmettre sa demande à l'autorité préfectorale. Ainsi pourrait-on espérer que tout ce qui peut être fait pour éviter un accident l'ait été.

Le directeur d'un établissement psychiatrique ne saurait être tenu pour responsable de l'évolution d'un patient ou d'un tel accident. Un directeur d'hôpital n'a aucune formation médicale et un hôpital psychiatrique n'est pas simplement un lieu de privation de liberté : il est avant tout un établissement de soins.

Ce sont les éléments cliniques qui guident les décisions. Il est bien sûr légitime que la société mette en œuvre des mesures de protection lorsque la maladie est susceptible de faire émerger des manifestations agressives d'autant plus dangereuses qu'elles sont absurdes. Le malheureux étudiant tué à Grenoble l'a été au simple motif des symptômes de la maladie : absurdité et violence. Si la punition était un outil efficace contre de tels actes, la psychiatrie n'aurait pas à intervenir. Au contraire, seuls les soins médicaux bien conduits sont en mesure de prévenir les actes criminels des malades mentaux.

Cessons de confondre malades et délinquants, délinquants et malades. Face au délinquant, le psychiatre ne peut qu'être auxiliaire du juge. Face au malade mental, le juge ne peut qu'être auxiliaire du psychiatre.

Faut-il rappeler les règles européennes, en accord avec le respect des droits de l'homme ? Les établissements psychiatriques ne peuvent priver quelqu'un de liberté qu'au motif de troubles mentaux.

Puisque nos politiques veulent repenser le travail des psychiatres, proposons- leur quelques idées et demandons-leur de nous aider.

Remettons donc en place la commission des maladies mentales, malencontreusement supprimée il y a plus de vingt ans : elle saura guider des décisions porteuses de progrès pour les malades, les familles, la société. Une telle commission permettra d'aborder tous les aspects pratiques et éthiques posés par ce champ de la médecine qu'est la psychiatrie : coopération entre psychiatrie et autorités sociales, conditions de fonctionnement des hôpitaux, conditions de traitement des malades…

Améliorons la formation des futurs psychiatres en l'alignant sur ce qui se fait ailleurs en Europe : une formation sur cinq ans avec une filière spécifique pour les aspects médico-légaux de la psychiatrie.

Donnons aux commissions départementales de l'hospitalisation le rôle qui devrait être le leur auprès des équipes de direction des hôpitaux et des équipes soignantes.

Veillons à ce que chaque établissement psychiatrique soit doté de moyens techniques et humains à la hauteur de ses missions.

Veillons aussi au respect de la souffrance des victimes et de leurs familles, de la souffrance des malades et de leurs familles. Ceci est un préalable à la déstigmatisation des troubles mentaux, elle-même préalable à une prévention efficace.

Malades dans la ville (psychiatrie)

Le klaxon du boulanger ambulant résonne dans tout le quartier, mais Mme Y. n'y prête plus attention. Il y a un an, elle ne tolérait plus ce son strident, comme elle ne supportait plus les bruits du voisinage, ni la vue de son système d'alarme qu'elle trouvait menaçant. Crises de panique, hallucinations auditives, Mme Y. se sentait épiée, surveillée en permanence. Fin 2007, elle a dû être hospitalisée d'urgence en psychiatrie pendant cinq jours. "J'avais l'impression d'être enfermée, c'était horrible, je ne veux surtout pas y retourner, témoigne-t-elle aujourd'hui, assise bien droite dans son canapé. Heureusement, on m'a renvoyée chez moi assez vite, avec un accompagnement infirmier. Ils viennent tous les jours, ils me sont d'un très grand soutien."


C'est la seconde fois en un an que cette femme de 54 ans bénéficie d'un suivi psychiatrique intensif à domicile, comme alternative à l'hospitalisation. Face à elle, Christelle Vacher, infirmière psy du secteur de Lille-Est (Nord), lui présente son planning de la semaine. Visite chez la psychologue, aquathérapie, consultation avec le psychiatre : chaque journée est ponctuée de deux ou trois rencontres, "mes points de repères", dit Mme Y. En bas de la feuille est inscrit le numéro d'urgence du service, disponible 24 heures sur 24 : "On met tout en oeuvre pour éviter au maximum l'hospitalisation, explique Christelle Vacher. C'est nécessaire en cas de crise, mais il ne faut pas que ça dure, car il y a un côté passif et débilitant à l'hôpital. Personne n'a envie de rester à l'hôpital psy, c'est stigmatisant, ça enfonce les patients encore plus."

L'appel de Nicolas Sarkozy à la multiplication des dispositifs d'enfermement paraît bien anachronique aux soignants de Lille. Aux antipodes de ce repli sécuritaire, le "G21", l'équipe du secteur psy de la banlieue Est, prouve quotidiennement que le retour à l'asile n'est pas une fatalité. Embrassant un territoire de 90 000 habitants, 150 médecins, infirmiers, psychologues et éducateurs suivent chaque année près de 2 200 patients. Sans blouse blanche ni badge distinctif, ils travaillent en relais avec les services sociaux, les organismes HLM et les municipalités. Appartements thérapeutiques, familles d'accueil, suivi intensif à domicile... tout est fait pour que les personnes en souffrance psychique restent dans leur communauté. "On a un panel très large de solutions pour répondre à la situation de chaque patient, explique Yannick Boulongne, cadre de santé. On inverse la logique : ce ne sont pas les malades qui s'adaptent à l'institution psychiatrique, mais nous qui nous adaptons à eux."

Trente années d'un patient travail de partenariat avec les élus, les bailleurs sociaux et la population ont été nécessaires pour parvenir à ce résultat. C'est l'oeuvre d'une vie, le sacerdoce du chef de service, le docteur Jean-Luc Roelandt, 60 ans. En 1972, tout juste nommé psychiatre, il avait été affecté au pavillon 11 de l'hôpital d'Armentières, le "pavillon de force", là où étaient enfermés les patients les plus dangereux. Il reste profondément marqué par cette expérience asilaire, qui a forgé sa détermination à casser les murs de l'hôpital. "C'était un système épouvantable, bien pire que ce que l'on peut imaginer, se souvient-il. Les droits de l'homme étaient bafoués en permanence. J'ai essayé de changer les pratiques, mais c'était impossible. Il n'y avait pas d'autres solutions que de fermer cet endroit."

En lieu et place du pavillon 11, se trouve aujourd'hui la clinique Jérôme-Bosch, l'unité d'hospitalisation du secteur. Longs couloirs blancs distribuant une vingtaine de chambres, salles de repas et d'activités, l'endroit est quasi désert, presque fantomatique. Conçu il y a vingt-cinq ans pour 60 malades, il n'accueille aujourd'hui qu'une huitaine de patients pour une durée moyenne de sept jours. Ici, pas d'unité fermée ni de chambre d'isolement, l'équipe soignante n'a quasiment jamais recours à la contention. "L'enfermement à vie des malades mentaux, c'est fini, insiste le docteur Roelandt. On consacre la quasi-totalité de nos moyens à l'extrahospitalier pour les faire sortir le plus vite possible. Cela ne veut pas dire qu'on lâche les gens dans la nature, au contraire. Il y a des patients qu'on accompagne à vie. Tout est mis en place pour leur suivi au long cours."

Le résultat est étonnant. Quand on pousse la porte de l'un des 43 appartements associatifs du secteur, où vivent 83 personnes atteintes de schizophrénie ou de graves psychoses, on est accueilli par des sourires, des bonjours, des "je vous fais visiter ?" fiers et empressés. Dans un coquet appartement avec mezzanine vivent Son, 43 ans, Bernard, 59 ans et Marceau, 61 ans. Il y a trente ans, ces hommes auraient été enfermés à l'asile. Aujourd'hui, ils seraient à la rue si le secteur ne les prenait pas en charge. Totalement stabilisés, grâce à la visite quotidienne des infirmiers qui leur délivrent leur traitement, ils se sont fondus dans le paysage. Leur loyer, modéré par un accord avec les bailleurs sociaux, est payé par leurs proches ou leurs responsables légaux.

Casquette vissée sur la tête, son bleu de travail maculé de peinture fraîche, Bernard est le pilier de l'appartement, où il vit depuis onze ans. Il a connu les grands pavillons de l'hôpital d'Armentières pour y avoir été interné de 1986 à 1997. "C'était triste et choquant, tout le monde était mélangé, se souvient-il. On se disait : mais pourquoi je suis là ? Je suis pas fou !" Sa présence chaleureuse et gaie rassure Son, qui parle peu et reste toujours en retrait. D'origine vietnamienne, Son est depuis des années sous le régime de l'hospitalisation d'office avec sortie à l'essai. L'équipe le laisse sous contrainte, car il n'accepterait plus son traitement si on levait la mesure : "Je suis bien ici, avec mes colocataires, dit-il timidement. Avant, j'étais à la rue, je faisais que des allers-retours entre la prison et l'hôpital. Ici, je me sens protégé. Je n'ai pas envie de sortir, je regarde la télé et ça me suffit."

Pour l'équipe du docteur Roelandt, l'intégration des patients dans la cité n'a pas qu'une vocation humanitaire, elle a surtout des vertus thérapeutiques. Privilégier le contact humain plutôt que les murs, c'est affirmer aux patients qu'ils n'ont pas perdu leur citoyenneté, qu'ils peuvent se redresser, malgré leur maladie. "L'hôpital, c'est le lieu de l'anormalité, on peut se permettre d'y être fou : balancer une table devant des infirmiers en blouses blanches, paraît "normal", explique Yvain Piketty, infirmier. La mise en situation réelle, avec des gens comme tout le monde, à l'extérieur, fait qu'on se comporte mieux, on se laisse moins aller." "On responsabilise les patients, on fait en sorte qu'ils soient acteurs de leur prise en charge, poursuit la cadre de santé Yannick Boulongne. On ne veut être ni dans l'assistanat ni dans la victimisation."

Grâce à cet accompagnement très personnalisé, certains patients se relèvent en quelques jours. Qui pourrait croire, en la voyant toute pimpante dans son tailleur rouge vif, rajustant son impeccable brushing blond, que Lydie vivait cloîtrée chez elle, recluse comme un petit animal au milieu des déchets ? Repérée il y a trois semaines par les services sociaux, Lydie, 65 ans, a été hospitalisée une semaine avant d'être hébergée en famille d'accueil. Un cadre rassurant, où elle retrouve peu à peu le goût de vivre. "J'avais tout abandonné. Je ne faisais plus rien chez moi, explique-t-elle, très émue. Etre ici me redonne une famille que je n'ai plus." Gina Alliata, qui l'héberge, aime son travail auprès des patients qu'elle accueille depuis cinq ans. "Je leur apporte la confiance en eux qu'ils ont complètement perdue, indique-t-elle. Ils arrivent tristes, renfermés. Mon bonheur, c'est de les voir repartir avec le sourire."

Cette prise en charge "sur mesure" a un prix, celui de l'engagement total et constant du personnel soignant. Toute la journée, l'équipe du G21 sillonne les dizaines de kilomètres de son territoire, courant de consultation en consultation. "Fonctionner de façon si ouverte implique d'être très présent pour chaque patient, pour éviter tout problème, explique Yves-Marie Develter, cadre de santé. Alors on cavale, ça demande une énergie incroyable." "C'est sûr qu'on prend plus de risques en travaillant dans la cité, c'est moins confortable que rester dans nos bureaux, affirme le docteur Tony Vermeil, un jeune psychiatre qui vient de rejoindre le service. Mais au moins, on est au coeur des problématiques des malades, pas cachés derrière nos murs à s'interroger sur nos pratiques."

Unique en son genre en France, cité en modèle à l'étranger, le service de Jean-Luc Roelandt détonne dans une psychiatrie publique en crise, tentée par le repli sur l'hôpital. "Quand je parle de mon expérience aux autres collègues, ils me renvoient le cliché du Nord, de la solidarité ! s'agace le docteur Roelandt. Mais ça n'a rien voir ! Les gens ne sont pas plus sympas ici qu'ailleurs." Selon lui, la psychiatrie meurt de ne pas s'être suffisamment ouverte sur la cité. "Mon analyse, c'est que la politique de secteur, qui impliquait la multiplication des structures extrahospitalières pour compenser la fermeture des asiles, n'a tout simplement pas été conduite. Les choses se sont faites à la libre appréciation de chaque psychiatre, sans politique de santé mentale globale." Le seul salut serait d'investir massivement dans la cité, non de rouvrir des lits. Comme disait Lucien Bonnafé, une figure de la psychiatrie disparue en 2003 : "Il faut des hommes, pas des murs."